Récit d'un couple qui a oublié son programme et réussi son week-end. On avait préparé un week-end à Reims. Reims a préparé autre chose. Voici ce qui s'est passé quand on a arrêté de suivre le plan.
Vendredi, fin d'après-midi
On avait tout prévu. La cathédrale, une visite de cave, un bon restaurant le soir. Le triptyque sacré du week-end à Reims, celui que l'office de tourisme a rêvé pour vous et que vous exécutez docilement en arrivant le vendredi soir. Sauf qu'on a posé les valises dans un duplex niché dans un hôtel particulier néoclassique de 1859, et avant de refermer la porte, on a aperçu une place à vingt mètres. Des terrasses, une fontaine, des gens qui avaient l'air de savoir quelque chose qu'on ne savait pas. On s'est dit qu'on irait juste voir. C'est toujours comme ça que ça commence.
La place du Forum porte bien son nom, d'ailleurs. Ici se tenait le forum de Durocortorum, la Reims gallo-romaine, à la croisée des deux axes principaux de la cité antique. Bâti autour de l'an 100, c'était le cœur de la vie publique et marchande. Vingt siècles plus tard, les toges ont cédé la place aux terrasses, mais le principe n'a pas bougé d'un centimètre : on se retrouve, on boit, on commente le monde. Les Romains auraient reconnu l'ambiance.
Quelques terrasses entourent une jolie fontaine carrée et bordent les tribunes du cryptoportique. Un fleuriste, une fromagerie, un caviste, un primeur, des restaurants, des bars. Ce quartier a compris un truc que la plupart des centres-villes ont oublié : on ne fait pas venir les gens, on fait en sorte qu'ils n'aient aucune raison de partir. Tout autour, des petites rues partent dans toutes les directions, et chacune cache quelque chose — une histoire, une façade, un passage vers l'inattendu. Notre programme initial a été abandonné quelque part entre la première gorgée de champagne et le coucher du soleil. La cathédrale attendra.
Le soir, on a quand même réservé au Crypto. Frédéric Dupont, passé par Les Crayères et Le Millénaire, a ouvert ici son propre restaurant. Bistronomie précise, carte des vins qui ne rigole pas, service qui vous donne l'impression d'être attendu depuis toujours. La salle donne sur la place. On mange très bien, ce qui à Reims n'est pas un exploit mais reste un plaisir. En sortant, les dernières terrasses rangent les chaises. On a oublié la cathédrale. Tant pis, on rentre au duplex, un sauna et au lit.
Samedi matin
On file chez Paintagruelique, la boulangerie primée du quartier. À cette heure-là, la clientèle est composée exclusivement de Rémois qui savent ce qu'ils font. Il y a une forme de solidarité silencieuse dans la file d'attente du samedi matin : personne ne parle, tout le monde sait pourquoi il est là. On prend quelques délices, on continue.
Cinq minutes plus loin, les Halles du Boulingrin. La voûte en béton armé d'Eugène Freyssinet, années 1920, monument historique. Il faut imaginer une cathédrale Art Déco où les fidèles seraient venus avec des cabas. L'effervescence du samedi matin est à Reims ce que la messe du dimanche est à d'autres villes : un rituel, une ferveur, un acte de foi dans le bien-manger. On traîne entre les allées, on se sent vivant, enivré presque. On achète des légumes cueillis la veille, des biscuits roses en boîte en fer, une bouteille qu'on n'avait pas prévue. Le marché du Boulingrin fait ça : il transforme les intentions modestes en paniers débordants. On y vient pour deux tomates, on en repart prêt pour un banquet.
En rentrant vers la place, on passe à La Cave aux Fromages. La boutique est là depuis 1973. Certains commerces n'ont pas besoin de storytelling pour traverser les décennies : il suffit d'un bon chaource, d'un langres fermier et d'un comté affiné au juste. On entre pour un morceau. On repart avec un plateau et la certitude d'avoir résolu la question du dîner.
De l'autre côté de la place, la vitrine de Centaurea déborde sur le trottoir. Ici, les fleurs s'imposent par leur beauté. Des compositions qui changent chaque semaine, des couleurs qu'on n'aurait pas assemblées seul. On ne faisait que passer. On ressort avec un bouquet sous le bras, en se demandant vaguement à quel moment on a pris cette décision. Ce quartier a un problème de consentement commercial : on n'achète rien, et on repart avec tout.
Samedi midi
On s'installe au Ö Double A, juste devant Le Vergeur. Le genre d'adresse qui n'a pas d'enseigne criarde et qui n'en a pas besoin. Cuisine traditionnelle faite maison, champagnes de vignerons à des prix qui ne nécessitent pas de négociation interne, petite terrasse au calme. Les gens du quartier se la repassent à voix basse, comme un bon plan qu'on ne met pas sur internet. On est bien. On est décidément bien à Reims.
Samedi après-midi
On reprend la rue de Tambour. On lève la tête et on reste là un moment, planté au milieu du trottoir comme un touriste — ce qu'on est, après tout. Cinq silhouettes taillées dans la pierre d'une façade du XIIIe siècle : un harpiste, un joueur de vielle, un chanteur. Posés sur une maison ordinaire, sans cartel, sans barrière, sans audioguide. Huit siècles qu'ils jouent là, au-dessus de la rue, pour qui veut bien lever les yeux. Au passage, c'est la Maison des Musiciens. À Reims, le patrimoine ne se visite pas toujours. Parfois, il vous tombe dessus au coin d'une rue.
On pousse un peu plus loin. Le Cellier, ancien cellier d'expédition de champagne construit en 1898, reconverti en espace culturel — expositions d'art contemporain, spectacles vivants. On y entre parce que la porte est ouverte et qu'on a du temps — deux conditions rarement réunies dans la vie courante. On s'y aventure, et on tombe sur quelque chose qu'on n'attendait pas. C'est gratuit. C'est Reims. Les bonnes surprises ici sont incluses dans le prix du séjour.
En retournant vers la place, on passe aux Caves du Forum, autre cave et autre institution rémoise — plus de quatre mille références, élue cave de l'année par la Revue du Vin de France. On se laisse guider par le caviste, qui nous met entre les mains un champagne de vigneron de la Montagne de Reims qu'on n'aurait jamais trouvé seul. Le genre de bouteille qui n'existe pas dans votre supérette et qui coûte moins cher que celle que vous y achetez.
Et puis on finit au Wine Bar by Le Vintage. Bar primé, référence rémoise du champagne de vigneron. Nicolas et Pierre-Louis Papavero ont construit leur carte à la main — chaque champagne sélectionné après visite chez le producteur. Mille deux cents références, quatre cents champagnes. Le genre d'endroit où l'on pose une question polie et où la réponse dure vingt minutes, trois verres et un changement de vision du monde. On venait pour un apéro. On repart avec une éducation.
Pour le dîner, on n'a plus l'énergie d'être sophistiqué. On prend la rue Salin jusqu'à Alba — pizzas napolitaines, burrata, produits en provenance directe d'Italie. Un joli bazar italien dans un bâtiment riche en histoire. On mange avec les doigts, on parle fort, on n'a aucun regret. Après une journée pareille, le seul risque c'est de trouver sa propre ville un peu fade en rentrant.
Dimanche matin
On retourne inévitablement chez Paintagruelique. Croissants traditionnels, pâtisserie pour le midi. La file est plus longue que la veille — le dimanche, les familles prennent le relais des lève-tôt. On attend. On n'est pas pressé. On n'est plus pressé de rien depuis vendredi soir, à vrai dire. Reims fait ça aux gens : elle désactive l'urgence.
On pousse la porte des jardins du Musée-Hôtel Le Vergeur, attiré par quelques notes de piano. Derrière les murs, c'est un monde inattendu — des arcades romanes du XIIe siècle sauvées de la destruction, le portail d'un ancien cloître, des fragments d'architecture rémoise rassemblés dans un jardin où le temps s'est clairement garé en double. Un piano est là, ouvert, à disposition de qui veut jouer. Quelqu'un s'y est installé et joue quelque chose qu'on ne connaît pas. On s'assoit sur un banc. Dehors, la place vit sa vie. Ici, on est dimanche pour de vrai.
Dimanche midi
On s'installe sur les gradins du cryptoportique avec notre bon pain, notre chaource acheté la veille, notre champagne du petit vigneron de la Montagne de Reims et la pâtisserie dominicale. Un pique-nique chic au soleil, face à la place, deux mille ans d'histoire dans le dos. On mange là où les Romains faisaient leur marché. C'est absurde et c'est parfait. Si les Romains avaient connu le chaource, ils ne seraient peut-être jamais partis.
Dimanche après-midi
On file enfin à la cathédrale. On devait commencer par là, c'est vrai. Mais rien ne prépare vraiment à ce qu'on reçoit en poussant la porte — la lumière dans la nef, les vitraux de Chagall, et cette façade qui vous arrête net dès qu'on se retourne. Huit siècles de sacres et de pierres, d'un coup, en pleine figure. On reste là, la tête en l'air, à se demander comment on a pu mettre ça en deuxième sur la liste. La réponse, c'est qu'à Reims, même la deuxième ligne du programme est un chef-d'œuvre.
Sur le chemin du retour, on s'arrête chez Pommery. Les caves, les crayères, l'Art, l'histoire, le champagne. Reims a cette manie de garder quelque chose pour la fin, comme un serveur qui vous apporte un dessert que vous n'avez pas commandé. On repart avec deux bouteilles et l'envie de revenir. La cathédrale, on la fera en premier la prochaine fois. Probablement pas.
Le Bistrot du Forum — cuisine traditionnelle fait maison, belle carte des vins
Le Général — café, pour boire un verre en journée